vendredi 10 avril 2009

Jour de lessive

Bonjour,

Encore très longtemps que je n’ai écrit. Pour ce lundi après-midi de congé, je m’étais promis de prendre du temps uniquement pour vous écrire à vous, Canadiens ! Mais voilà : encore une fois pas d’Internet ! Le bon côté, c’est que je suis seul dans le cyber, sur l’ordinateur le plus récent, puisque je peux écrire sur Word et sauvegarder ce message sur ma clé USB (le tout au prix de nombreux virus africains qui infectent progressivement ma clé…) !

Mardi dernier, je plonge les mains dans l’eau de lessive pour laver mes vêtements. Qu’est-ce que j’ai appris jusqu’ici, mis à part le fait que deux paires de pantalons dont une beige, ce n’est pas assez pour avoir l’air propre toute la semaine? On surnomme Porto-Novo la ville rouge pour la couleur de la terre et de la poussière qu’on retrouve partout. Une demi-journée avec mes pantalons beige et il sont finis !

Faire la lessive est donc une activité hebdomadaire (vous aurez deviné que je porte très souvent mes pantalons gris) qui se fait à la main et qui me prend bien 2h de travail. C’est très zen de penser comme ça que ça nous reconnecte avec les vraies valeurs, que ça remet en perspective la notion de temps… On réalise aussi que nos mains blanches ne sont jamais capables de rendre le linge aussi blanc que les Africains ne le peuvent ! On comprend un peu mieux aussi pourquoi notre famille a décidé d’engager une domestique pour aider aux tâches ménagères une fois les enfants partis : une jeune fille de 13 ans, Séraphine, qui fait tout ce qu’on lui demande en échange d’une éducation de base que ses parents biologiques n’auraient pas pu lui offrir. On se rend compte aussi que les gens ici sont toujours en train de travailler : faire le ménage, puiser l’eau, passer le balai, faire la cuisine, la vaisselle, aller au boulot, faire les courses. Marco et moi essayons d’aider, mais on ne nous le permet pas tout le temps. Résultat, même lorsqu’on se couche vers minuit et qu’on se relève à 6h00 pour aller à l’école, nous demeurons souvent les premiers couchers et les derniers levés ! Une chance qu’on nous laisse faire la lessive !

Justement, une machine à laver ici, ca coûte exactement la même chose que chez nous. Tout comme un paquet de petites choses simples, telles un pot de Nutella ou une bouteille d’huile d’olive. Normal, c’est importé, direz-vous. Or, dimanche dernier, je coupe tranquillement des légumes pour aider ma mère d’accueil qui, en ce jour du Seigneur accepte volontiers de travailler un peu moins. Elle me pointe les carottes et les concombres que je tiens banalement dans mes mains et me dit : « C’est pour les Blancs tout ça ! Elle m’explique que ces légumes, cultivés au Bénin ne sont pas abordables pour la majorité de la population. Si nous nous préparons à en manger pour le grand repas du dimanche, c’est parce que nous sommes dans une famille éduquée qui a un peu plus de moyens. Je m’informe du prix des concombres, des carottes, des poivrons. Je fais la conversion et je constate qu’ils sont effectivement aussi dispendieux qu’au Canada ! Sauf qu’ici, le salaire moyen est de 75 dollars canadiens par mois.

Leçon d’économie, cours de géographie économique avec Juan Luis Klein ! La mondialisation a pour effet d’uniformiser les prix, ce qui les fait monter dans les pays en voie de développement dont la production est destinée à l’exportation. Conséquence, les populations ne peuvent plus se payer le fruit de leur travail et la pauvreté s’accroît. (Est-ce que je vous ai dit qu’ici, on rejette le politically correct « voie de développement » au profit du réel « sous-développement »?)

Leçon de terrain, deux pieds en Afrique, c’est bien le nom de ce blogue ? J’ai une couple de faces à coller sur les mots de mes livres…

L’économie d’ici a deux formes : le commerce formel et le commerce informel. Le commerce formel suit les cours mondiaux. Si au moins il ne concernait que les produits de luxe, ce serait un moindre mal, mais il touche également un certain nombre de produits de nécessité. Sur le réseau informel, on trouve l’essence, les courses de zem (les taxis-motos), et toutes sortes de petites choses que les gens se marchandent entre eux. Par exemple, ma famille vend de la glace aux gens du quartier qui n’ont pas de frigo : 25 francs (6 sous canadiens) pour environ 500 ml d’eau qu’ils ont fait congelé la veille. Elle vend aussi de l’eau du robinet aux dames qui viennent la chercher dans un robinet à 2m de hauteur et qui coule directement dans la chaudière qui est sur leur tête. Ici, le fait d’être dans la classe moyenne aisée, ça permet de se payer le luxe de l’eau courante et des légumes frais le dimanche !

L’essence est vendue à tous les coins de rue dans des bouteilles de vin ou d’eau minérale. Elle provient du Nigéria voisin. Des trafiquants béninois partent avec environ 50 gallons de plastique vides attachés à leur moto. On dirait une immense grappe de raisin sur 2 roues ! Ils envoient les bidons vides à la frontière où des Nigérians vont les prendre pour les remplir en perçant les pipelines. L’essence est alors ramenée vers le Bénin, transférée dans les bouteilles et vendue à la population à un prix qu’ils peuvent se payer.

De même, une course de zem coûte, pour un Béninois, entre 12 et 50 sous dépendamment de la distance. A ce prix, les gens peuvent se la payer. Pour un yovo, c’est toujours un peu plus cher, même si on négocie chaque course. La semaine dernière un chauffeur sympathique avec qui je discute sur le pas du portail de ma maison me demande combien la distance que l’on vient de parcourir m’aurait coûté au Canada. Je calcule rapidement, j’hésite à lui répondre, mais je sens qu’il a déjà une bonne idée de la réponse. Résultat du calcul mental : 30 fois plus cher… Je crois que j’ai été plus surpris que lui.

Pour ceux qui se demandent c’est comment être blanc en Afrique noire, je réponds donc qu’après le premier choc des enfants qui vous courent après, il y a un malaise qui se construit tranquillement en vous lorsque vous comprenez à quel point vous êtes riches et à quel point c’est écrit sur votre peau peu importe ce que vous faites. Les gens nous sollicitent fréquemment. Pas les commerçants dans la rue, mais les gens qui y marchent simplement. Les enfants nous demandent quelque chose à manger, les gens nous demandent cinquante francs après nous avoir donné une direction, nous demandent de leur payer un billet d’avion pour que nous revenions au Canada avec eux…

Toujours dimanche, nous partons marcher sur le bord de la lagune. Des gens nous emmènent en pirogue, nous sortons des sentiers touristiques de la ville et c’est tout un nouveau visage du Bénin que nous découvrons. La nature, les palmiers, l’eau, les hérons et d’autres oiseaux aquatiques qui nous survolent. Nous donnons un peu d’argent à la famille qui nous a fait visiter. Les enfants sautent littéralement de joie. Marceline, la chef de famille, reste calme et souriante. Elle nous reconduit jusqu’à la route que nous devons prendre pour entrer chez nous. Sur le chemin, elle nous présente un fermier qui nous montre ce qu’il cultive. Marceline pointe les concombres : « Des légumes de Blanc ! » La moitié des parcelles de terre ne sont pas cultivées par manque de moyens. Le fermier s’adresse alors à nous. Le plus simplement et humblement du monde, il nous dit qu’avec l’aide de Dieu il réussira son projet et qu’il voit en nous une volonté d’aider. « Tout ce dont j’ai besoin, dit-il, c’est une pompe à eau ! » On essaie de lui expliquer que nous ne pouvons pas lui acheter de pompe, que tous les Blancs ne sont pas millionnaires. On se quitte bons amis malgré tout, avec ce malaise diffus qui grandit…

Bon, ça conclut mes réflexions de lessive et ça fait 2h que je suis à cet ordi ! Internet n’est pas revenu et il y a eu 3 pannes d’électricité qui heureusement ne m’ont rien fait perdre !

Je vous poste ce message une prochaine fois, aujourd’hui en l’occurrence, vendredi saint !

Jean-Luc

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